L’idée d’un basculement de la France vers une « société de la connaissance » comme facteur d’adaptation de notre économie à la compétition mondiale se diffuse dans la classe politique. En témoigne l’objectif affiché par le président Hollande de voir arriver à 60 % d’une classe d’âge dans l’enseignement supérieur (lire l’article paru dans Le Monde du 17/09/2015, « 60 % d’une classe d’âge, l’ambitieux objectif pour l’enseignement supérieur de Hollande ») et la satisfaction de son secrétaire d’état de voir l’université accueillir en cette rentrée 2015 65 000 étudiants en plus (lire l’article paru dans Le Monde du 24/09/2015 « Sur le marché de l’emploi, le diplôme protège un peu moins qu’avant »).
Les études supérieures protègent mieux du chômage qu’un bas niveau de qualification, la création d’emploi de cadre aurait été très forte entre 2004 et 2010. D’après l’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, Bertrand Martinot (cité dans le Monde du 24/09/2015), « les systèmes économiques s’adaptent aux qualifications des personnes. Si la France dispose de beaucoup de matière grise, elle développera des activités économiques de haut niveau : centres de recherches, technologies de pointe, finances, sièges sociaux… ».
Si toutes ces affirmations comportent une part de vérité, on peut tout de même s’inquiéter du sort de ces 65 000 nouveau étudiants et de leurs conditions d’accueils à moyens constants dans les universités. Leurs conditions d’études ne permettront pas un grand nombre d’entre eux de réussir leurs études supérieures, d’autant plus beaucoup ne possède pas la maturité nécessaire à l’issue du lycée pour savoir travailler par eux même. Beaucoup redoubleront plusieurs fois, essayeront plusieurs filière universitaires différentes, vivoteront de petits boulots et finiront peut-être tant bien que mal avec un diplôme qui ne pourront pas valoriser sur le marché du travail. Mais les économistes ont raison! Le système pédagogique permettra toujours de pourvoir aux besoins des entreprises en titulaires de bac +5 et autres ingénieurs. Cela se fait déjà au prix d’un gâchis humain immense (lire Le Monde du 21/09/2015 « En première année de médecine, « c’est la fosse aux lions » ») et d’un coût important pour la collectivité.
Si la présence d’une matière grise importante est indéniablement un atout pour attirer des entreprises ou susciter la création d’entreprises, il ne s’agit pas de l’unique facteur. Dans une économie mondialisée, le coût de cette main d’œuvre qualifiée devient un facteur non négligeable. Les centres de recherche des grandes entreprise peuvent aussi fermer en France et aller là où la main d’œuvre est meilleure marché. Elles possèdent une telle puissance financière qu’elles peuvent absorber n’importe quelle start up se construisant sur une innovation prometteuse, tout s’achète.
Croire qu’après la crise financière de 2008, la France peut encore devenir un centre mondial de la finance relève du fantasme. Les restructuration touchent également les banques qui ont dues revoir pour certaines leur modèle économique. Il faudrait que la France devienne un paradis fiscal pour permettre de redévelopper l’industrie financière (prenons exemple sur la City de Londres, premier paradis fiscal, champion des dépôts offshore, puissante de ses centres de transit, ses trusts dont on ne connaît pas les bénéficiaires …).
Le développement de technologies de pointe ne nécessite pas que des ingénieurs mais aussi de techniciens bien formés et expérimentés. Or la promotion d’un système éducatif qui donne la meilleur part à des formations généralistes conduit à une sur représentation dans les entreprises de cadres dont la fonction n’est pas opérationnelle ou technique, mais managériale. On se retrouve avec des populations de cadres qui n’ont plus de prises avec la réalité de la technique, sans aucun sens pratique, qui n’ont jamais mis les mains à la pâte ou le cambouis, mais doués pour la synthèse et la communication. Les personnes qui progressent dans la hiérarchie de l’entreprise en partant de la base et grâce à la reconnaissance de leurs mérites à chaque étape de leur carrière deviennent des exceptions, face à cet afflux de cadres sortant des meilleurs écoles et pouvant disposer pour certains d’entre eux de très efficaces réseaux d’anciens élèves pour préempter les meilleurs postes. De plus, en organisant dans le système éducatif supérieur une féroce compétition, en augmentant ainsi les effectifs, il n’est pas du tout avéré que l’on parvienne à détecter les plus créatifs et inventeurs, ceux qui sont capables de faire prendre à leurs esprits des chemin détournés et non conventionnels. Notre système est surtout très bon pour sélectionner les individus aptes à absorber une énorme masse de travail, doués d’esprit de synthèse et apte à appliquer les méthodes de travail qu’ils ont appris, mais pas à innover dans les domaines techniques. A titre d’exemple, la France ne brille pas particulièrement en informatique, malgré ses nombreuses écoles d’informatique. Les développeurs informatiques sont trop souvent considérés vulgairement comme des « pisseurs de code », ce qui ne contribue pas à valoriser l’expertise technique, contrairement aux États Unis où se trouvent les plus grandes réussites.
La société de la connaissance rêvée par le président Hollande et d’autres nous engage dans une belle compétition entre diplômés pour parvenir à préempter les postes intéressants et risque de générer pas mal de rebuts. Cette compétition commence de plus en plus tôt. Au lycée, il faut parvenir à intégrer les bonnes filières (la voie royale reste toujours la S). Les jeunes d’origine plus modeste parvenant à les intégrer peuvent être rapidement désemparés, à moins d’être des élèves vraiment exceptionnels, face à aux exigences des professeurs soudainement beaucoup plus élevées, de même que leurs parents qui se trouvent dans l’incapacité de les aider ou de leur payer des cours particuliers. Beaucoup finiront tout de même le bac en poche, puisque tel est l’objectif gouvernemental. L’actuel afflux record dans les études supérieurs et l’encombrement des universités s’explique par le manque d’anticipation des gouvernants face à des taux de réussite au bac plus élevés et l’arrivée de la génération babyboom de l’an 2000. Il s’en suit une compétition encore plus vive, d’abord pour pouvoir intégrer une filière, puis ensuite pour réussir. Diplôme en poche, le chemin de croix ne se terminera pas pour le jeune diplômé ne pouvant pas bénéficier du réseau de relations d’une école prestigieuse ou de papa/maman et devra courir après les vrais faux stages pas vraiment rémunérés mais permettant d’acquérir cette première expérience sans laquelle une embauche pour un premier poste devient difficile.
Toutes ces personnes qui nous gouvernent sont issues pour la majeure partie d’entre elles d’une filière sélective à très sélective (ex HEC + ENA pour notre président), ce qui explique qu’ils croient tous au mérite et à l’excellence. Mais ils oublient un peu rapidement les individus qui perdent la compétition, se retrouvant ensuite désabusées, déçues, découragées et dans le pire des cas en situation d’échec. Telle est donc le projet de société d’un président socialiste ? Une société de la compétition permettant à une élite d’aboutir à l’excellence ? Une excellence où la créativité et l’imagination n’ont plus leur place, car les heureux élus, en s’abrutissant de travail au cours de leurs études ont fini par stériliser cette forme d’intelligence, si seulement ils la possédaient à l’origine.
Des pays comme l’Allemagne réussissent mieux que la France grâce à des formations techniques de qualité et bien mieux valorisées qu’en France qui apportent à leurs PME des compétences de pointe. Il serait plus judicieux d’orienter dés la fin du collège plus d’élèves vers de telles formations techniques de qualité, de mettre en place des formations techniques supérieures desquelles ils n’y seraient pas chassés comme c’est le cas dans nos IUT et BTS par élèves venant des bacs généraux. 60 % d’une classe d’âge avec un diplôme de l’enseignement supérieur est une aberration, si l’expertise technique et l’enseignement technique ne sont pas valorisés en parallèle.
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