On lira avec beaucoup d’intérêt l’article publié dans Le Monde du 22 mars 2013 : Marcel Gauchet : « Une pédagogie vraiment éclairée est à inventer » qui liste un ensemble de qualités qu’un professeur doit avoir pour exercer son métier : « Un professeur, idéalement, doit être à la fois meneur de groupe, comédien, psychologue, avec en plus des connaissances approfondies sur ce qu’il enseigne. En même temps, c’est le métier de l’humain par excellence. Le métier qui permet à chaque enfant de développer son humanité« . On se rapportera également aux articles publiés sur le sujet sur ce blog (catégories : pédagogie/savoir être).
Au delà des qualités dont un professeur doit aujourd’hui disposer pour pouvoir enseigner dans de bonnes conditions, il doit pouvoir comprendre la dynamique de groupe qui anime une classe. Les années se suivant et ne se ressemblant pas nécessairement, les professeurs font face à des classes avec lesquelles il est agréable de travailler, lesquelles ne sont pas nécessairement des classes excellentes et d’autres années, sont confrontées à des classes impossible à gérer, dans lesquelles une partie conséquente de la classe, sous l’impulsion de quelques meneurs, rendent la vie du reste de la classe et des enseignants infernale.
Si les limites fixées au moyen de sanctions sont à un moment donné nécessaires, il est tout aussi important de chercher à comprendre les interactions entre les élèves conduisant à de tels débordements. Les problèmes extérieurs à l’école(familiaux, violence …) portés par certains élèves, la perte de motivation, les difficultés scolaires conduisant au décrochage sont autant de causes qui peuvent amener des élèves à devenir perturbateurs. Mais on ne peut comprendre les mécanismes qui conduisent des élèves à devenir des perturbateurs actifs sans s’intéresser à leurs recherches effrénées de valorisation.
Un bon élève se trouve valorisé par ses bonnes notes et le regard positif que portent sur lui ses enseignants et ses parents. D’autres éléments de valorisation peuvent être recherchés dans le sport ou dans la reconnaissance par les pairs. Un certain nombre d’élèves ne trouvent cependant pas des éléments de valorisation dans leurs résultats scolaires et peut-être ne trouvent-ils pas des éléments de valorisation dans leurs familles. Ils rechercheront alors à être valorisés face à leurs pairs.
Pour se sentir être, et pour ne pas se retrouver seul, l’appartenance à un groupe devient pour beaucoup d’élèves une nécessité. Elle passe alors par l’acceptation de contraintes imposées par les leaders du groupe. Ainsi un élève ordinairement doux peut être amené à donner une gifle à un élève n’appartenant pas au groupe pour prouver son allégeance. De manière classique, on identifiera de préférence un élève en situation de faiblesse et on le persécutera. Cela passera par des railleries, des moqueries et l’exclusion. Un jeu particulièrement pervers est d’intégrer dans le groupe le camarade ordinairement exclu à un moment donné, puis de l’exclure à nouveau, dans le but de le faire souffrir. L’exclu peut être amené à s’excuser de ne pas être comme les autres et à s’humilier. Ce type de jeu de persécution d’autrui est très courant et ne devient visible aux yeux des adultes que lorsqu’il prend la forme de violences physiques. Il commence néanmoins bien avant les premiers coups et produit des effets délétères avant de se traduire par des violences physiques.
Un groupe d’élèves se fréquentant tout au long de sa scolarité finit ainsi par contaminer un ensemble suffisamment important d’élèves pour que les rapports entre élèves soient essentiellement guidés par le besoin narcissique de reconnaissance et que règne une mauvaise ambiance d’ensemble, avec des groupes opposés, des souffres douleurs et des élèves qui perturberont pour se faire valoir.
De fait, la communauté éducative ferait bien de s’intéresser aux interactions entre élèves dans les cours de récréation en vue de pacifier les rapports entre les élèves. Cela doit nécessairement passer par la mise en place d’un système de médiation pour résoudre les conflits entre élèves et favoriser un processus de réparation face aux fautes commises plutôt que des sanctions systématiques. Les élèves doivent apprendre à mettre des mots sur leurs émotions et à écouter leurs camarades. Ce qu’on appelle instruction civique devrait être axé sur l’apprentissage du vivre ensemble. Celui-ci ne peut pas se résumer qu’à l’apprentissage de règles de conduite, mais nécessite aussi d’apprendre à prendre en compte l’autre et de comprendre la souffrance que l’on peut lui infliger. Il existe des techniques tel que le théâtre de rue ou encore les jeux de rôles qui permettent de mettre en scène des situations de la vie quotidienne afin que les élèves parviennent à comprendre comment par leurs paroles, leurs gestes et attitudes, ils peuvent blesser leurs camarades et ce que l’on ressent lorsque l’on se retrouve à son tour exclu. Ensuite, le vivre ensemble passe par la réalisation de projets communs valorisant pour le groupe.
Nous pouvons tous constater au quotidien qu’un certain nombre de parents sont défaillants dans l’éducation de leurs enfants. L’institution scolaire est cependant bien impuissante pour faire évoluer ces parents et les moyens de pression sont très limités. Il faut donc bien admettre que ce cantonner à un discours sur la responsabilité des parents ne permet pas d’éviter qu’il devienne difficile d’enseigner même dans certaines classes de CP ! Le discours traditionnel qui consiste à renvoyer la responsabilité sur les parents a démontré son échec.
L’enseignant ne peut certes pas tout. C’est une véritable équipe éducative composée aussi d’éducateurs qui au travers d’un projet de vie de l’établissement parviendra à redresser, au travers d’une éducation citoyenne, les défaillances éducatives de certains parents et permettra aux élèves à dépasser leur recherche de reconnaissance narcissique.
Cela ne sera qu’au prix d’une totale remise en cause des objectifs et moyens de l’école qu’il sera possible de pacifier les rapports entre élèves, reconstruire du lien, instaurer une ambiance chaleureuse et restaurer pour les professeurs de bonnes conditions d’enseignement.
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